Patrimoine
Château de Malvirade, du Moyen Âge au plafond florentin
De l’Aquitaine d’Aliénor aux influences florentines de la Renaissance, l’histoire de Malvirade relie défense médiévale, famille Sacriste, Albret et plafonds peints.

L’histoire du Château de Malvirade se lit comme une traversée de plusieurs siècles : le temps d’Aliénor d’Aquitaine et des frontières féodales, les remous de l’Agenais, les conséquences de la guerre de Cent Ans, puis l’arrivée des formes et des idées de la Renaissance italienne. Ce récit donne à Malvirade une place singulière : celle d’un lieu défensif devenu demeure habitée par l’art, la mémoire et les plafonds peints.
Malvirade et le Moyen Âge
L’histoire de Malvirade est intimement liée à celle du duché d’Aquitaine et à la figure d’Aliénor. Elle n’a que treize ans lorsque meurt son père, Guillaume X, héritier de Guillaume IX, premier des troubadours. La cour d’Aquitaine cultive alors les poètes, les musiciens, les jongleurs, les danseuses, les troubadours et l’amour courtois.
Avant ses quinze ans, Aliénor épouse à la cathédrale Saint-André de Bordeaux le futur Louis VII. Le royaume de France vient de perdre l’héritier direct de Louis VI dans un accident de cheval, et le second fils, destiné à l’Église, est appelé à quitter le couvent pour recevoir le pouvoir. Peu après le mariage, le couple apprend à Poitiers la mort du roi de France. Louis devient Louis VII, dit le Jeune.
Le couple royal a une fille, puis participe à la deuxième croisade, alors que le royaume de Jérusalem est menacé. L’expédition est un échec terrible pour de nombreux chevaliers. De retour, le couple chancelle. Le pape refuse d’abord la séparation et tente de le reconstruire. Une seconde fille naît, mais l’union ne tient pas. Aliénor quitte finalement le roi de France, qui ne la retient pas.
Quelques mois plus tard, Aliénor rencontre Henri Plantagenêt, qu’elle épouse presque aussitôt. Henri, héritier du trône d’Angleterre par sa mère, devient Henri II d’Angleterre trois ans plus tard. Aliénor, qui gérait déjà son duché en digne héritière, voit alors l’Aquitaine entrer dans l’orbite anglaise. Elle donnera huit enfants à Henri, dont Jean sans Terre et Richard Cœur de Lion.
La terre d’Agenais, voisine du duché d’Aquitaine, provoque de nombreux tourments. Convoitée par les rois de France comme par les comtes de Toulouse, elle traverse entre le XIIe et le XIVe siècle une histoire agitée, marquée aussi par l’épopée cathare et la peste noire.
Selon la tradition historique locale, Aliénor décide en 1173 de protéger la petite ville fortifiée de Casteljaloux contre les influences venant de l’Agenais. Les accès et les routes menant vers Casteljaloux sont alors contrôlés. Une ligne de défense se met en place : Malvirade, Le Plantet, La Caze, Le Sendat et d’autres points situés sur les chemins reliant l’Agenais à Casteljaloux.
Le lieu-dit Malvirade occupe un passage stratégique sur la route qui mène du Mas-d’Agenais à Casteljaloux à travers la forêt. Le site possède déjà des traces anciennes, un abondant point d’eau, des bancs de sable et d’argile. Les pierres locales étant jugées trop friables, des pierres plus dures auraient été acheminées depuis la région de Bordeaux par barges jusqu’à la cale de Beaumont, puis transportées par charrettes tirées par des bœufs.
Sur place, un four à chaux est installé, utilisant le calcaire local. Une forge suit. Une première bâtisse sur voûte est élevée, avec une tour de section plutôt carrée, appelée tour d’Aliénor, ainsi que d’autres éléments défensifs. Deux rangs de murs protègent la route venant du Mas-d’Agenais. Des corps de logis destinés au chef, à sa famille et aux soldats complètent l’ensemble. La vie du Château de Malvirade commence.
Le Quattrocento et l’école de Florence
Pour comprendre ce qui se joue au début du XVIe siècle dans le royaume de France, il faut regarder l’Italie du XVe siècle. C’est une Italie morcelée : républiques de Venise ou de Florence, duchés de Milan ou de Savoie, royaumes de Naples et de Sicile, marquisats et seigneuries. Les Médicis, les Sforza, les Borgia, les papes et bien d’autres familles rivalisent de pouvoir, d’argent, de pensée et d’art.
Le 15 avril 1452 naît en Toscane Léonard de Vinci. Ses dons et sa curiosité l’amènent à embrasser de nombreux domaines : peinture, musique, décors et machineries de théâtre, hydraulique, armes de guerre, botanique, anatomie et mathématiques. Léonard incarne l’esprit de la Renaissance. Il dessine, observe, note, médite, conçoit des machines et donne à la peinture une dimension philosophique.
À rebours des modes de son temps, Léonard porte le pourpoint court et laisse tomber ses cheveux sur ses épaules. Gaucher, végétarien, entouré de jeunes compagnons, il préfère élaborer longuement ses cartons plutôt que multiplier les travaux d’atelier. Il invente des compositions nouvelles, réfléchit aux inventions des autres et laisse derrière lui des milliers de folios dispersés.
La Florence du Quattrocento est celle des Médicis. La cité toscane veut porter une civilisation nouvelle nourrie de l’Antique. Laurent le Magnifique et Cosme en sont deux grandes figures. Lorsque Léonard a environ quatorze ans, son père, notaire, le conduit dans l’atelier de Verrocchio à Florence, l’un des maîtres les plus importants de la ville et fournisseur attitré des Médicis.
Cette bottega n’est pas seulement un atelier d’artistes, mais une véritable entreprise. Vers 1470, Florence compte plus d’une centaine de boutiques, dont une trentaine consacrées à la peinture. Certaines sont des affaires familiales, comme chez les Lippi, les Bicci ou les Pollaiuolo. Quand Léonard commence son apprentissage, l’atelier rassemble plusieurs futurs grands noms de la Renaissance italienne, parmi lesquels Sandro Botticelli et Lorenzo di Credi.
Botticelli deviendra l’auteur de nombreuses allégories aux références mythologiques, destinées à l’aristocratie cultivée de Florence. Francesco Melzi, disciple et ami de Léonard, possède une solide formation humaniste, connaît le latin et le grec, et se distingue par une calligraphie élégante. En 1513, Melzi accompagne Léonard à Rome aux côtés de Salaì.
Giovanni Giacomo Caprotti, dit Salaì, suit Léonard pendant plus de vingt-huit ans au fil de ses commandes et de ses voyages. Melzi et Salaì accompagnent Léonard dans son voyage en France en 1516. Rentré en Italie, Salaì meurt en 1525. Léonard, lui, s’éteint le 2 mai 1519 au manoir du Clos Lucé, près d’Amboise.
Malvirade après Castillon
Pendant ces siècles, les prétextes ne manquent pas en Agenais pour que Français et Anglais s’affrontent. Malvirade traverse les longs désordres de la guerre de Cent Ans. En 1453, non loin de là, à Castillon, Charles VII réunit le meilleur de son armée contre l’armée anglaise. La victoire française marque la fin de la domination anglaise en Aquitaine.
Le duché d’Aquitaine est alors rattaché à la couronne de France. C’est une étape importante dans la construction du royaume, qui se poursuit sous Louis XI, Charles VIII, Louis XII puis François Ier. Après 1453, le domaine de Malvirade est mis en vente. La famille Sacriste, proche des Albret, en devient propriétaire.
Durant les XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles, la famille d’Albret, très ancienne famille du duché d’Aquitaine, s’impose par sa bravoure et par ses alliances. À la fin du XVe siècle, elle se recentre autour de Casteljaloux et de Nérac, où elle tient cour. La famille Sacriste demeure attachée à la cause des Albret.
Malvirade au début du XVIe siècle
À la fin du XVe siècle, Charles VIII regarde vers l’Italie et revendique le royaume de Naples. Il lève une armée. Parmi ceux qui se tiennent à ses côtés figurent les Albret, qui entraînent dans cette aventure leurs proches et fidèles, dont les Sacriste de Malvirade. Des milliers de Français franchissent alors les Alpes et découvrent l’Italie du Quattrocento.
De Milan à Rome, en passant par Florence et Venise, ces hommes découvrent les œuvres, les ateliers et les artistes qui donnent à l’Italie son éclat : Lippi, Bicci, Léonard de Vinci, Botticelli, Michel-Ange et tant d’autres. Pendant plusieurs années, les Français côtoient et admirent cette culture. De cette rencontre naît une forme d’osmose entre l’Italie et le royaume de France : la Renaissance.
Certains rapportent d’Italie des souvenirs. Les rois, eux, font venir des artistes. Les Albret attirent également peintres et sculpteurs pour leurs demeures. Ce mouvement prend de l’ampleur jusqu’à François Ier, qui favorise l’école de Fontainebleau. Marguerite d’Angoulême, sœur du roi, y participe aussi. Humaniste, très proche de son frère, elle épouse Henri II d’Albret et affectionne le château de Nérac.
À Nérac, des artistes venus d’Italie travaillent pour les besoins de la cour d’Albret. Leur influence ne s’arrête pas aux seules résidences princières : elle atteint aussi les demeures de familles liées aux Albret. C’est dans ce contexte que Malvirade voit intervenir des maîtres florentins, relevant de l’école de Florence, pour peindre les plafonds de la demeure.

Photo : Château de Malvirade / SARL FRANJO.
Aujourd’hui, l’un de ces plafonds est inscrit et a fait l’objet d’une restauration. Un second, non inscrit, a lui aussi été restauré. Les calligraphies, les sujets inspirés de la mythologie grecque et le vocabulaire décoratif rapprochent ces œuvres de la culture florentine. Selon cette lecture, le maître pourrait être un proche de Botticelli, ou peut-être un artiste de l’entourage de Francesco Melzi, compagnon de Léonard de Vinci venu en France en 1516. C’est cette histoire, entre Aquitaine médiévale et Renaissance italienne, que Malvirade invite à découvrir sur place.
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